Rencontre avec Bogdan Nesterenko

Propos recueillis par Hélène Pierrakos


Comme beaucoup de personnes à l’époque, mon père était accordéoniste amateur et j’ai commencé moi-même l’accordéon à sept ans, suivant en cela le souhait de mon père, qui m’a amené à l’école de musique. J’avais la chance de vivre dans une grande ville où le choix de lieux d’enseignement était très large, et où il y avait surtout nombre de bons professeurs. Puis ce fut le lycée spécialisé en musique, enfin le Conservatoire supérieur – tout cela représentant dix-sept années d’études, jusqu’à mes 24 ans. En Russie, l’existence de classes d’accordéon dans les conservatoires date des années 1950 ; en France, au CNSMD de Paris seulement depuis 2003. Mais en Union soviétique, l’accordéon était bien sûr considéré comme un instrument d’origine populaire (ce qu’il est, de fait), mis en avant par le pouvoir soviétique. On le trouve dans toutes les écoles, avec même souvent plusieurs professeurs pour enseigner cet instrument. Puis ce qui a été décisif, c’est que j’ai joué à Kharkiv dans un orchestre d’instruments traditionnels. À la fin de mes études au Conservatoire supérieur, j’ai aussi commencé à travailler comme accompagnateur, puis comme professeur. Et puis un jour, on m’a proposé de venir en France pour accompagner un ensemble folklorique, c’était à Lille, j’y ai fait des rencontres, l’occasion s’est présentée d’y retourner encore et encore.Voilà comment je me suis installé finalement en France pour faire de la musique.

Quelques mots sur le bayan, l’accordéon russe ?

Je vais revenir un peu en arrière : la création de l’accordéon date de 1829 à Vienne. Le premier accordéon n’avait que cinq touches et au long du 19e siècle, l’accordéon a parcouru toute l’Europe et au-delà et a connu d’importantes modifications. C’était le cas aussi dans l’empire russe, dont faisait partie l’Ukraine. Le nom de « bayan » qui a été donné en Russie à l’accordéon est celui d’un ancien chanteur et conteur, devenu un mythe : Boyan qui se produisit devant plusieurs princes au XI e siècle. Et comme l’accordéon, en Russie, était surtout lié au chant, on lui a donné le nom de ce chanteur célèbre, le « bayan ».

Vous faites partie de formations instrumentales très variées, au point de vue des timbres ?

Oui, c’est très naturel pour l’accordéon. J’aime aussi beaucoup jouer en solo. Jouer en duo, en trio, ça apporte plus de richesse, plus de timbres, plus de couleurs. Accompagner le chant ou le violon, c’est aussi une pratique qui m’est familière.

Vous jouez dans ce concert du 3 août 2025 une pièce extraordinaire, intitulée Guernica, de l’accordéoniste et compositeur espagnol Gorka Hermosa, composée en commémoration du massacre de Guernica en 1937. Est-ce une façon pour vous de lier symboliquement la Guerre d’Espagne et celle d’Ukraine ?

Oui, absolument, on fait immédiatement le parallèle avec ce qui se passe aujourd’hui en Ukraine et cela me bouleverse de jouer cette musique. D’ailleurs en concert, après Guernica de Hermosa, je joue souvent des thèmes traditionnels ukrainiennes, comme en écho…

Vous avec choisi de placer également dans ce concert l’Élégie de Mykola Lyssenko (1842-1912) qui est vraiment le héros national, premier grand fédérateur de l’identité musicale ukrainienne, contre la domination russe et la tentative d’acculturation de l’Ukraine par la Russie.

C’est tout simplement le compositeur fondateur de la musique classique ukrainienne (comme on le dit de Bedřich Smetana pour les Tchèques) ; il a créé un premier opéra national, il est très connu et très aimé en Ukraine et plusieurs conservatoires portent son nom. Malheureusement, il n’a rien écrit pour l’accordéon, puisque l’instrument à l’époque était relégué dans la musique populaire et n’était donc pas très considéré : nous le jouons dans une transcription. C’est de la belle musique, et c’est aussi une façon pour moi de porter le message et faire connaître la musique ukrainienne.

Le choix de Dvořák et de cette Danse slave op. 46 N° 2 inspirée par un thème ukrainien, c’est aussi pour montrer que l’Ukraine influence le monde slave en général ?

Oui, bien sûr. Mais c’est surtout qu’elle est très belle et comme il se trouve que c’est la seule des Danses slaves de Dvořák qui s’inspire d’un thème ukrainien, j’ai d’autant plus de plaisir à la proposer et à l’interpréter pour ce concert… Nous sommes très liés avec la langue et la culture tchèque, polonaise, slovaque, etc.

En revenant un instant au tango puisque vous avez joué dans le Concert d’ouverture plusieurs tangos de Piazzolla (issu de ses Five Tango Sensations), Piazzolla est-il un de vos grands amours musicaux, à cause du bandonéon ?

Tous les accordéonistes jouent au moins une pièce de Piazzolla ! Pourquoi je l’aime ? Peut-être pour sa liberté, une musique qui est très rythmée, très éloquente, qui parle directement aux gens, qui me parle. C’est aussi une sorte de pont entre la musique classique et la musique populaire. Ça permet aussi à l’accordéon de se fondre avec de grands ensembles, des orchestres. Il a aussi composé des opéras intégrant le bandonéon et a beaucoup joué avec instruments à cordes, comme par exemple pour les Five Tango Sensations, composées pour le Kronos Quartet et données en première audition en leur compagnie. Il n’y a pas beaucoup de répertoire pour accordéon et quatuor à cordes, excepté bien sûr des transcriptions.

Le chant de Noël de Mykola Leontovych : Schedryk ?

C’est un petit bijou, un thème traditionnel, sur trois notes, à quatre voix. C’est un chant très apprécié, encore aujourd’hui, tout le monde le connaît en Ukraine et il a même connu une gloire internationale (on l’entend dans le film « Maman, j’ai raté l’avion » !)…

Rencontre avec Bogdan Nesterenko